Des bâtisseurs venus d'ailleurs
22 octobre 2005
Matane est connue pour ses crevettes, son traversier, voire son temps humide et venteux : mais s'il n'en tient qu'à Tony Carpinteri, la région sera bientôt renommée pour abriter le vignoble le plus nordique de toute l'Amérique du Nord.Du vin ? À Matane ? "On m'a toujours traité de fou, ça ne serait pas la première fois, dit en souriant celui qui est devenu en 20 ans le plus important employeur de la ville. En 1985, Tony Carpinteri créait Cuisines Gaspésiennes, qui fait aujourd'hui travailler 140 personnes, 175 en période de pointe, et se situe au deuxième rang des grands fabricants de jambons et charcuteries au Québec depuis la fusion d'Olymel avec Lafleur. Pas mal pour une entreprise dérivée de la pizzeria qu'il avait achetée, en 1972, à son arrivée à Matane. Il vient d'en confier les rênes à son fils Enrico, âgé de 29 ans, ce qui lui permet de consacrer plus de temps à son nouveau rêve : faire profiter les 5 200 pieds de vigne qu'il vient de planter, au printemps, derrière Saint-Ulric, à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de la ville.


L'histoire est classique : Antonino Carpinteri a débarqué à Montréal, en septembre 1970, avec 1000 lires dans ses poches, soit 1 $. "Quand je suis parti de chez nous, en Sicile, j'ai laissé toutes mes économies à ma mère", dit-il. Il a alors 18 ans. Son frère, fraîchement installé au Québec, l'a convaincu que c'est un bon endroit pour un jeune qui veut se tailler une place au soleil. Il laisse donc son travail d'électricien à Syracuse et part pour l'Amérique.
Tony Carpinteri va rapidement s'intéresser à la restauration. Il ira successivement à Montmagny, puis à Maskinongé, à la demande de Lino Saputo lui-même, avant d'atterrir à Matane, où une pizzeria est à vendre. En rassemblant tous ses sous et en alignant une série de chèques postdatés, il l'achète pour 7 000 $.
Les affaires vont déjà bien quand le propriétaire d'un supermarché local lui suggère de confectionner des pizzas semi-cuites. Le succès est instantané. Tony Carpinteri vend son restaurant pour se concentrer sur les produits cuisinés. De fil en aiguille, il décide de fabriquer lui-même les charcuteries qu'il achetait des autres. Aujourd'hui, Cuisines Gaspésiennes en produit un demi-million de livres par semaine. Il s'approvisionne auprès de fournisseurs locaux, à Rivière-du-Loup ou à Saint-Alexandre, mais doit aller chercher des fesses et des épaules de porc jusque dans le Nebraska ! Ses ventes sont à l'avenant, avec 70 % du chiffre d'affaires provenant des États-Unis et des Caraïbes.
"Je n'aurais peut-être jamais eu cette chance en Italie", reconnaît cet entrepreneur-né qui ajoute "qu'il a trop d'idées" et s'étonne que personne n'y ait pensé avant. "On me dit que tout ce que je touche réussit. Je réponds que c'est simplement parce que je m'en occupe." Il en va ainsi de son restaurant qui surplombe la mer, à Matane, et qui est, à ses dires, le plus grand restaurant italien en Gaspésie !
Tony Carpinteri ponctue son histoire de références à sa terre d'adoption. "Nous, les Gaspésiens, on est comme ça", dit-il sans forfanterie. Ses concitoyens le lui rendent bien. Il est devenu une gloire locale. Et ce n'est pas terminé, avec ce projet de vignoble.
Pour le réaliser, il a acheté une ancienne fraisière. Bien à l'abri, le terrain est légèrement sablonneux et exposé au sud. "J'ai pris mes mesures, l'hiver dernier : le mercure n'est jamais descendu plus bas que - 26oC, alors qu'il a fait jusqu'à - 34oC dans les Cantons de l'Est. C'est l'influence des vents adoucissants du fleuve", dit-il, en signalant qu'il a planté un cépage rustique adapté au climat québécois, le Sainte-Croix.
Et s'il manque de soleil ? "On fera un peu d'assemblage, au besoin, comme tout le monde", poursuit-il sans se démonter, en parlant de son nouveau projet : un centre de vinothérapie, adjacent au vignoble, dont il a déjà imaginé les plans. Fou ? Peut-être. Mais la Gaspésie en prendrait bien des dizaines comme lui !